Yasmine Chouikh : La cinéaste à la quête du beau

Yasmine Chouikh

© Nani Zitar

Yasmine Chouikh : « la beauté est pour moi la forme que prend l’existence »

Entretien avec celle qui garde l’œil sur le beau…

« Avons-nous conscience que cette beauté est partout ? Rien n’est laid dans la nature. La laideur appartient au seul monde des humains… » Frédéric Lenoir

Ce n’est pas la révélation cinéma de l’année 2018 qui contredira cette phrase fort significative. Pour Yasmine Chouikh, réalisatrice du long métrage à succès « jusqu’à la fin des temps » ; la beauté est la forme que prend l’existence, une belle façon de dire que la beauté peut être perçue par tout le monde.

Qui de mieux placé qu’une cinéaste pour nous parler de beauté. Selon Yasmine, le cinéma est en soi la captation de la beauté.

« La beauté que raconte le cinéma est celle d’hommes, de femmes, de destins, d’histoires. Les visages, les décors, et les sujets sont beautés grâce à leur part d’humanité »

« Je n’aime pas le morbide… »

Dans son film, elle confronte l’amour à la mort, deux sujets aux antipodes et sur lesquels nous portons des regards différents. Nous sommes à la recherche constante du premier et nous essayons en vain de fuir la seconde. Pourtant, à travers le 7ème Art Yasmine Chouikh réussit avec brio à les faire cohabiter, en ne souillant guère la beauté de l’amour et en levant complètement le voile de peur qui enveloppe la mort, elle a su les appréhender à sa manière. Même si Jusqu’à la fin des temps traite de la mort, Yasmine tenait à ne pas laisser la place au morbide : « c’est une chose qui me faisait peur à l’écriture. Personnellement, je n’aime pas le morbide, il était donc hors de question de traiter de la mort dans le pathétiquement triste et je pense que l’humour a fait office de soupape aux moments où la tension était trop élevée »

« Il faut être le plus honnête possible en écrivant »

La beauté du travail de Yasmine Chouikh réside dans son implication et dans son mode de pensée en amont de la réalisation. Pas question de faire les choses à moitié, écrire et réaliser un film nécessite d’y mettre ses tripes ;

« Quand on écrit, on écrit pour que le film existe, pour qu’il soit vu et lors de l’écriture on appréhende déjà ce que le public va en penser. Cela arrive, il me semble, à tous les auteurs mais je pense qu’il faut se battre contre ça, car la pire des censures est l’autocensure. Il faut être le plus honnête possible en écrivant, car il est toujours possible de défendre nos idées si elles émanent réellement de nous, et qu’on ne les a pas empruntées pour faire le buzz ou plaire à quiconque. »

La plupart du temps, le succès d’un film ne laisse pas transparaître les difficultés ou les freins rencontrés lors de sa chaîne de création. C’est un long travail de maturation et un véritable exercice de patience que le public ne perçoit pas. D’ailleurs, Yasmine et son équipe ont dû attendre longtemps avant de se lancer, car si un film dépend de la finalisation de son scénario, il dépend aussi de l’obtention ou non d’un financement. Yasmine souhaitait que son scénario soit accepté tel qu’il a été écrit et que le film existe tel qu’il a été pensé, il était hors de question de le rendre plus vendeur au point d’en perdre l’âme mais surtout la beauté. À ce propos, elle nous avoue aimer beaucoup de moments du film :

« J’aime les gros plans sur les personnages, les comédiens et leurs interactions mais j’aime aussi quand ils se fondent dans l’image et qu’ils paraissent minuscules au milieu de l’immensité de la nature… Mais le plus beau moment, c’est la scène de la délégation politique, c’est un moment qui au tournage me faisait plaisir. Créer est très douloureux mais cette scène coulait tellement de source pour moi que j’y ai pris beaucoup de plaisir. Voir se créer sous mes yeux une des mises en scène les plus absurdes avec laquelle nous ayons tous grandi avait quelque chose de grisant et relativisant »

« L’amour est pour moi la partie visible du concept de vie et la mort est parfois sa nécessité ou son absurdité. »

« Jusqu’à la fin des temps » un film à la fois original et authentique. Pas de fioritures, un décor modeste mais mis en beauté à travers les yeux de la réalisatrice, portant deux sujets qui, à priori, paraissent compliqués à soulever dans notre société et qui ont pourtant été traités finement :

« Les sujets de l’amour et de la mort me sont venus à l’esprit naturellement. Je n’y ai pas pensé comme étant des sujets compliqués mais plutôt inévitables. L’amour est pour moi la partie visible du concept de vie et la mort est parfois sa nécessité ou son absurdité.

Ce sont des sujets qui me parlent à moi en tant qu’individu puis comme auteur et j’imagine en écrivant mes histoires, en créant mes personnages que ce sont des sujets qui les touchent aussi. Si ces mêmes sujets font écho chez le spectateur, c’est qu’il y a reconnu ses propres craintes. »

Yasmine ne se contente pas de puiser dans son imaginaire et de s’inspirer de simples faits quotidiens, elle va au plus profond des choses parce que si le cinéma est fait pour divertir il est aussi fait pour inspirer et donner à réfléchir.

« En regardant ma société avec un regard tendre je peux voir toute la beauté qu’elle recèle, même si elle comprend des contradictions, des craintes et des aberrations. Mais je trouve quelque chose de beau à tout cela et qui se traduit par la fragilité de l’humain face à l’absurdité de l’existence, sa quête effrénée pour maîtriser sa vie et sa mort. »

Dans cette quête du beau, Yasmine Chouikh nous parle également du « Parfum, histoire d’un meurtrier », un film qui l’a marquée et qui correspond à sa définition de la beauté ;

« Il y a beaucoup de films que je trouve très beaux, de par l’histoire, la mise en scène, l’esthétique ou encore par le propos mais je le trouve beau pour d’autres raisons et qui me font rêver en tant que réalisatrice. Au-delà de la superbe histoire, le réalisateur a pu mettre en scène l’odeur.  À travers l’image, les sons, les bruitages et les effets, il a réussi à nous faire sentir les odeurs et je trouve ça d’une beauté exceptionnelle !

Je crois que c’est notre fantasme à tous de pouvoir retransmettre tout ce que l’on imagine que l’on ressent, que l’on filme au spectateur venu voir notre film dans une salle obscure »

« Depuis la nuit des temps, l’humain est en quête de beauté »

À l'heure où l’on veut faire de la beauté un concept stéréotypé, on tend à revenir à son essence après s’en être trop éloigné. Ainsi, de nos jours, il y a deux mondes ; celui où la beauté réside dans une brise matinale et l’autre où elle réside dans une pommette embellie au bistouri.

Yasmine fait partie du premier monde, pour elle la beauté a toujours sa place dans le monde d’aujourd’hui :

« Je pense réellement que l’humain est toujours en quête de beauté, et ce depuis la nuit des temps et perdurera jusqu’à la fin de toute chose, mais il est vrai qu’aujourd’hui on court beaucoup plus vers une beauté uniformisée où tous les hommes et toutes les femmes doivent ressembler à un modèle préfabriqué par l’industrie de la pub ou du clip pour être considérés beaux. On doit avoir le bon costume, la belle voiture, la belle montre, les belles chaussures et le beau rouge à lèvres pour être beau mais en dehors du papier glacé, dans la vraie vie, je trouve que la majorité des gens continue à apprécier la beauté dans les choses les plus simples de la vie même si cela devient de plus en plus difficile. »

En ce sens, on dira que la beauté est relative, subjective, elle n’est pas ce qui est beau mais ce qui nous plaît, que ce soit à travers un écran ou non, mais le cinéma reste un belvédère sur la beauté qui s’offre à celui qui veut bien y grimper…

Ouerdia Ousmer



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