Terre entre ombres et lumières, l’Afrique vue par Hindi Zahra

Hindi Zahra

Pont entre les époques et entre les cultures, la musique d’Hindi Zahra est un voyage perpétuel mené par une voix chaleureuse. Pour l’artiste, ne meurt que ce qui n’est pas chanté. C’est donc pour sauver de l’oubli son histoire, celle de son Maroc natal, celle de son peuple millénaire et celle d’un continent riche et mystérieux qu’elle écrit, compose et arrange. À l’écoute de ses deux albums, Handmade sorti en 2010 et Homeland sorti en 2015, on découvre une musique hybride, croisement entre le jazz, le blues, la soul et les sonorités amazighes et africaines qui ont bercé son enfance. C’est avec l’émerveillement d’une enfant et la sagesse d’une conteuse qu’elle s’est confiée à nous :

Vous êtes arrivée à Paris à l’âge de 15 ans. Comment est-ce que vous, Africaine, Marocaine, avez vécu ce déracinement ? 

Je l’ai vécu de façon très particulière mais ce n’était pas un choc culturel. À l’époque, on déménageait beaucoup pour suivre mon père qui était militaire mais je n’aurais jamais pensé aller aussi loin. Bien sûr, Il y avait un sentiment d’exil les premières années mais être en famille m’a beaucoup aidée. On bougeait beaucoup au Maroc mais le noyau familial restait solide, ça m’évitait de me sentir dépaysée.

À l’âge de 16 ans vous étiez déjà sur scène. Comment expliquez-vous que ce soit arrivé si vite ?

L’histoire a commencé bien avant mon arrivée à Paris. Déjà, au Maroc, je m’étais vite rendu compte que la musique était un exutoire, et ce, vers sept ou huit ans. Jouer de la musique, composer, c’est tout à fait naturel dans ma famille. Enfant, je savais déjà que la musique allait être importante dans ma vie même si je ne savais pas encore de quelle manière elle allait intervenir.

À cette époque-là, quelles étaient vos principales influences féminines ?

Ella Fitzgerald pour son approche de la musique et pour le fait qu’elle soit considérée comme une véritable musicienne vocale. Elle a été très importante pour moi car ma voix est mon instrument principal. J’aimais également sa capacité à chanter une musique populaire et complexe à la fois.

En 2011 et en 2016, vous avez remporté des Victoires de la musique pour vos deux albums dans la catégorie world music. Qu’est-ce que la world music pour vous ?

C’est un système de catégories. Ça ne sert qu’à mettre la musique dans des boites, des cases. Pour moi, la world music, ça ne veut rien dire. Quand je joue sur scène, je ne joue pas dans des festivals de world music, ce sont généralement des festivals de jazz ou de rock. Le terme « musiques du monde », Rachid Taha comme beaucoup d’artistes, a essayé d’en parler, de le définir mais c’est un concept que je ne reconnais pas.

Vous avez toujours donné une grande importance au métissage en musique…

Ah ! Justement, je vous arrête ! C’est peut-être pour ça que la catégorie world music existe. Elle sert peut-être à regrouper tous les artistes qui font du crossover. Je viens d’une génération qui aime créer des ponts entre les genres. Quand on écoute de la musique brésilienne par exemple, c’est plein de musiques différentes dont le jazz et la musique africaine. Il en est de même pour le flamenco. Le métissage est une évidence, ça a toujours existé, qu’il soit génétique ou culturel.

Sur vos deux albums figurent des titres chantés en langue amazighe. Est-ce pour vous un devoir ou un élan naturel ?

Pour moi, c’est un devoir. Si je fais de la musique et que j’aime en faire, pourquoi ne mettrais-je pas en avant les sonorités qui m’ont bercée ? C’est aussi l’occasion de mettre l’accent sur une culture qui a été effacée. Ce qui est important également c’est que la langue amazighe appartient à un peuple qui a de tous temps, dans sa pensée, nié les frontières et je me reconnais entièrement dans cette vision du monde.

Vous avez vécu dans une ville multiculturelle où plusieurs nationalités et origines sont représentées. Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Quand je suis arrivé en France, mes premiers amis étaient des portugais issus de familles catholiques. J’ai d’ailleurs étudié dans deux écoles catholiques différentes. C’est d’abord ce qui m’a donné envie de faire des rencontres. Plus tard, grâce à la musique et à mon envie de découvrir et de partager, j’ai fait la connaissance d’Africains de différentes nationalités, Sénégalais, Burkinabais, Ivoiriens et j’ai vite compris que nous avions beaucoup en commun.

Être Africain, qu’est-ce que c’est ?

Ce que je trouve impressionnant dans l’identité africaine c’est cette capacité à exprimer aussi bien notre lumière que notre obscurité. Une identité solaire autant que lunaire. C’est un concept très présent dans l’art africain. C’est comme l’idée même du diamant, une lumière souterraine tapie au fond de l’obscurité. Nous avons également un grand respect pour nos ancêtres, leur mémoire, leurs corps et leurs valeurs.

La chanson « Old Friends » sur l’album Handmade aborde justement ce sujet. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Oui, tout à fait. Cette chanson parle du désir de conservation, de transmission et de résistance à l’oubli dans une société nouvelle qu’on croirait atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Quelle a été votre plus belle expérience sur le continent africain ?

Il y en a trois : le Sénégal pour sa chaleur et sa connexion avec le Maroc, une relation de continuité lie les deux pays ; le Mali pour son mystère et sa culture très riche et très complexe et la Côte d’Ivoire car ma meilleure amie est ivoirienne et qu’à chaque fois que je rencontre un Ivoirien, même dans un pays étranger, j’ai l’impression de rencontrer un Marocain.

Avec quel artiste africain voudriez-vous collaborer ?

J’ai eu la chance de collaborer avec l’artiste malienne Fatoumata Diawara. J’adore également Oumou Sangaré et Keziah Jones. Mon rêve, qui ne peut malheureusement plus se réaliser, aurait été de chanter avec Ali Farka Touré.

Peut-être finirez-vous par céder à la mode des duos posthumes ?

Oh non ! Je ne lui ferai jamais ça. C’est un musicien que j’adore et que je respecte énormément, j’ai passé des années à écouter ses albums. Je ne peux pas lui infliger ça. (Rire)

 

Sur quelle scène africaine voudriez-vous absolument jouer ?  

Le public ivoirien est un public que j’aimerais beaucoup rencontrer pour les raisons que j’ai évoquées plus haut. J’attends ça avec impatience.

On retrouve souvent dans la musique africaine, dans le desert blues notamment, ce lien intime avec les grands espaces, les paysages vastes et déserts. Quel sentiment ces images vous inspirent-elles ? 

Je passe beaucoup de temps à la montagne. Mon époux a une grotte également. La nature, je la retrouve souvent mais je n’y vis pas tout le temps, ce serait d’ailleurs un rêve pour moi. Pour mes ancêtres, le désert représente l’héritage de contemplation. On a l’impression que c’est juste le ciel et le sable, qu’il n’y a rien à voir alors que c’est une illusion, il y a tout à voir. Ça laisse largement place à l’imagination. Quand on vit, comme moi, dans une grande ville, il nous reste nos paysages intérieurs et, pour moi, la beauté surgit quand on arrive à les projeter aussi immenses qu’un désert.

Vos avez eu besoin de vous isoler quelques temps au Maroc pour la composition de votre second album Homeland. Pourquoi était-ce si important ?

Pour moi, la solitude est nécessaire à la création. Un artiste a besoin de se découvrir pour guérir les autres. Comme un chaman ou artisan. Les bons artisans ne parlent pas. Ils n’aiment pas parler. Je n’ai rien inventé, tous les gens qui doivent penser, philosophes, artistes, ont besoin de cette solitude même si certains réussissent miraculeusement à créer au cœur du chaos d’une ville, au milieu du bruit.

Cinq ans ont séparé vos deux premiers albums car vous écrivez, composez et arrangez seule l’ensemble de vos morceaux. Le prochain est-il en préparation ?

Écoutez, j’adore la chanteuse Sade et elle répète souvent qu’elle ne peut produire que si elle a des choses à dire. Je suis parfaitement d’accord avec elle. J’ai besoin de vivre des choses pour les raconter. Pour l’instant, je veux aller à la rencontre des gens, je suis en tournée depuis trois ans, je reste très active. En revanche, quand je suis en tournée, je n’ai pas le temps de vivre autre chose. À notre époque, tout va trop vite, c’est contre nature. La nature a des saisons, tout a le temps de murir et c’est pour ça qu’elle est efficace, qu’elle est notre essence et qu’elle nous est indispensable. Pour l’album, je dirais … dans un an peut-être ? Rien n’est sûr. Je veux faire des chansons qui accompagnent les gens pendant longtemps, qui résistent à l’effet de mode.

Hindi Zahra, merci pour cette interview.

Merci à vous. Tout ça m’a beaucoup inspiré. Je crois que je vais aller écrire un bouquin moi !  

Ali Medouni

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