Mouna & Mahmoud, l'humain au cœur de la réflexion artistique.

Mouna et Mahmoud

© Khaled Ben Arts

À Alger il y a ceux qui ont peur qu’on les voit et d’autres qui craignent qu’on ne les regarde pas, et puis il y a ceux qu’on a peur de regarder, comme Abdelkader. Il a connu exil, accident, séparation… un destin parsemé de déchirures. Il a ça en commun avec l’Algérie, si bien que de la déchirure il est devenu l’incarnation.

La déchirure a commencé avec lui, et personne n’est à l’abri d’une épreuve similaire, les séparations, les maladies… c’est notre lot à tous. Si son exil représentait pour lui une déchirure, à son retour il a trouvé une Algérie plus déchirée qu’avant…

Aujourd’hui, Abdelkader incarne plus de 40 ans de tragédie humaine, il est au coeur d’une réflexion artistique aux multiples facettes signée Mouna Benamani et Mahmoud Agrain, un couple d’artistes aux personnalités complexes mais si harmonieuses qu’on est allés à leur rencontre afin de mieux les connaître.

Tout a commencé lorsque Mouna et Mahmoud se sont vu offrir l’opportunité de passer deux mois de résidence aux Ateliers sauvages à Alger, ils n’ont pas hésité à se lancer dans cette première collaboration qui allait les marquer pour très longtemps.

Elle plasticienne et lui photographe, ils exposaient  en novembre 2018 ensembles pour la première fois leur “Chronique d’une déchirure”, une série d’oeuvres où les techniques se mêlent avec équilibre, à leur image.

Mouna : Mahmoud et moi sommes les deux plateaux d’une seule balance, notre vie est un équilibre entre un plateau rond (moi) et un plateau  carré(lui),  nous sommes complètement différents mais très complémentaires.

C’est la première fois qu’on crée ensemble, nous avons l’habitude de nous aider mutuellement sur nos projets respectifs, sur ce projet tout s’est fait naturellement.

Au début nous avons commencé par réfléchir chacun de son côté, nous nous sommes laissés le temps d’investir le lieu qui soit dit en passant nous inspire énormément, il permet beaucoup de liberté, nous avons suivi les pulsions.

Mahmoud : je suis médecin de formation et j’ai dû à un moment de ma vie quitter la médecine dans des conditions difficiles. Quand on a fait ce métier une fois dans son existence tout ce que nous faisons après doit absolument avoir un sens, avoir une similitude avec l’acte de soigner quelqu’un.

Le besoin de soigner (socialement) les autres est resté ancré en moi, et c’est pour cela que je recherche constamment à donner une dimension humaine à mes travaux, qu’ils aient une utilité sociale.

Lorsque l’on crée à deux on essaye de donner le maximum de soi tout en étant en constante découverte de l’autre.

Il est dur de partager une vision artistique avec quelqu’un d’autre, quand on est en couple généralement on partage des choses mais on garde quand même un jardin secret, mais quand on crée on n’a plus de jardin secret, on se donne entièrement et ce n’est pas simple de partager ça au début.

Mouna : mon approche artistique est très abstraite, très plastique, Mahmoud quant à lui a un vrai talent lorsqu’il s’agit de travailler avec l’humain, c’est lui qui a donné tout l’aspect social de la déchirure, la dimension humaine de l’exposition on la lui doit !

Mahmoud : je suis très cartésien, très carré, ce que Mouna m’apporte c’est tout le reste, je suis dans un carré et elle comble tout l’espace autour ! Elle m’apporte la folie nécessaire à mon équilibre.

Mouna : je ne suis pas du tout d’accord avec lui (rire), on s’apporte un équilibre mutuel, il est vrai que j’ai plus tendance à aller dans mes délires, lui il m’apporte les processus, les systèmes, une approche scientifique, quand je suis dans l’émotif, lui il va chercher à creuser plus profond, à repousser les limites de ma vision.

C’est par l’intermédiaire d’un ami à lui que Mahmoud a pu rencontrer Abdelkader, cet homme au destin tragique, un concitoyen duquel on détourne le regard comme s’il n’existait pas. Il n’est  pas invisible mais on refuse de le regarder comme on refuse de regarder certaines de nos vérités en face.

L’analyse de la déchirure est chirurgicale chez nos deux artistes, leurs sensibilités divergentes ont fini par conquérir les coeurs de tous les visiteurs de la galerie (Les Ateliers Sauvages).

La beauté épurée de l’exposition peut faire croire que sa réalisation a été simple, mais comme dans tout ce qui touche à l’humain la complexité est invisible mais bien ancrée dans la réalité.

Mouna : la rencontre avec Abdelkader a été très inspirante, autant artistiquement qu’humainement. Le récit de sa vie est d’une force émotionnelle incomparable, nous avions du mal à reprendre la parole après lui.

Le jour du vernissage, son émotion était criante, en arrivant quelques heures après l’ouverture, tout le monde s’est spontanément dirigé vers lui, son bonheur de se sentir regardé était très touchant, il a fini par prendre tout le monde dans ses bras.

L’observateur de la “Chronique d’une déchirure” est invariablement renvoyé à sa propre personne, ses propres failles sont sublimées sur différents supports, tantôt papier tantôt miroir brisé, ses émotions sont décortiquées en une installation en perspective, ou carrément émanants d’une multitude de feuilles de papier superposées. La beauté de l’exposition est salvatrice, réconfortante et profondément humaine.

Mouna : il y a toujours une beauté dans la reconstruction qui vient après une destruction, chez Abdelkader dont la vie n’a été qu’une succession demalheurs, il y a ces moments de lumière lorsqu’il parle de ses deux enfants.

Je ne crois pas en une société sans déchirures, les paradoxes existent partout, chez nous ils sont un peu plus visibles, que pouvons-nous faire dans une société où tout va bien ?

Il y a des moments qui se passent dans la difficulté et le tourment mais ça en vaut la peine.

Mahmoud : la beauté se trouve dans tout ce qui est organique, qui n’a pas été touché par la main de l’homme. La beauté n’égale pas l’esthétique, je trouve cette dernière artificielle, un concept social, tandis que la beauté est plus subjective, plus spontanée, chacun trouve la beauté où il peut la voir.

Pour ce projet j’ai été très ravi de rencontrer Abdelkader, pouvoir l’écouter et raconter son histoire a été un plaisir (un peu égoïste), faire du beau pour le beau ne m’intéresse pas. Il m’arrive de prendre un peu en compte l’esthétique au cours du processus mais ce n’est jamais une finalité pour moi, la démarche m’est plus importante, c’est généralement à la toute fin que je découvre l’esthétique du résultat.

L’art redonne son sens à la beauté. Elle est partout même dans ce qui peut paraître au premier abord tristesse.

En arts la beauté reprend son sens originel, on ne la voit pas forcément mais nous la ressentons profondément.

Reslane Lounici

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