Liasmine Fodil : les visages du mieux

Liasmine Lotfi

Native de Tizi-Ouzou, Liasmine est une trentenaire qui a choisi en 2016 de quitter le monde du commerce pour se consacrer à la photo. Une passion l’ayant amenée à exposer en Algérie et à l’étranger avec des séries de photos qui questionnent les choses de la vie, la position de la femme dans la société, la recherche de soi ( A la recherche de soi- Chrysalide, A la recherche d’une âme perdue).

Discrète mais observatrice, Liasmine est à l’affût de scènes de vie et d’émotions à capturer.

Ses photos en noir et blanc ne l’empêchent pas de voir le monde en couleurs, nous l’avons questionnée sur les soubresauts d’une révolution qui a réveillé des milliers d’âmes algériennes. 

Comment as-tu accueilli cette vague de mobilisation qui a réveillé l'Algérie depuis le 22 février ?

“La semaine qui a suivi le 22 a créé l’effervescence dans mon esprit. J’ai eu du mal à me concentrer, je passais mon temps à regarder des vidéos et des photos et à lire des témoignages à gauche et à droite pour essayer de comprendre. Il fallait être engagée mais rester vigilante. Puis les semaines se sont suivies et les vendredis étaient de plus en plus impressionnants par la mobilisation et le pacifisme des marches. En sortant dans la rue, en observant les gens, en les photographiant et en les écoutant, mais aussi en marchant avec eux, j’ai senti que les algériennes et les algériens se délestaient de ce qui les a toujours maintenus dans le dégoût-age, la fatigue, et l’amertume. C’était un peu comme une thérapie de groupe…”

Liasmine est né à Tizi-Ouzou, elle y vit toujours. Une région où les villages fonctionnent encore grâce à la volonté et l’union de ses habitants malgrés les conditions souvent rudes. La ville quant à elle est souvent qualifiée de ville morte, elle abrite pourtant une population pleine d’espérance et chargée de détermination. Aujourd’hui plus que jamais, l’union fait la force, s’unir est fondamental pour construire demain.

La révolution que vit L'Algérie a laissé entrevoir qu'il y avait encore de l'espoir, comment imagines-tu l'Algérie de demain ?

“Oui. Depuis la fin des années 2000 j’ai remarqué que les gens sont tristes, perdus, fatigués et tout cela s’est beaucoup accentué ces dernières années. Le nombres de personnes qui émigrent, par voie légale ou non, a augmenté. Les conversations dans les salles d’attente et les transports en commun tournaient pratiquement autour du même sujet. La difficulté de la vie et le manque voire l’absence d’épanouissement. Souvent, quand je demandais à quelqu’un comment ça allait ? il me répondait: On survit. Mais depuis le 22 Février et ce que j’ai vu le 08 Mars, c’était un regain de vitalité. Bien qu’il y ait encore des sceptiques, beaucoup de personnes ont retrouvé confiance. Parfois je me dis que c’est parce qu’ils sentent qu’ils ont une dignité, ce sentiment qu’ils ne ressentaient pas complétement avant”

Pour Liasmine, l’art est le poids qui va équilibrer la balance face à la politique, un moyen de lutte pour les libertés. L’art est un catalyseur dans la société. En ce sens, il stimule le vivre ensemble, il amène les gens de divers horizons à échanger en oubliant leurs différences en en faisant une force; “ L’art permet de faire passer des messages de façon subtile sans que cela ne soit un discours politique brut. Je veux dire que l’art est là pour délier les langues et éveiller les esprits”. En se rassemblant, les gens s’ouvrent aux autres, observent et écoutent. Les réunir autour de l’art peut les pousser à s’interroger sur un sujet donné, sur leurs comportement voire même sur leur propre mode de réflexion. Aux yeux de Liasmine, c’est les pousser à réfléchir par eux mêmes, à faire une analyse et tirer leur propre conclusion au lieu de prendre pour argent comptant tout ce qu’ils peuvent entendre, lire, ou voir.

C’est au fil de ses pérégrinations révolutionnaires que Liasmine a eu l’idée de sauter le pas et de devenir elle aussi partie prenante du changement.

Tu as pris beaucoup de photos au fil des manifestations, puis est né le projet “Les visages du mieux” quel message souhaites-tu faire passer ?

En effet, j’ai senti le besoin de capturer ces moments car ils sont importants et impressionnants aussi et cela bien que la photographie de rue ou le photojournalisme ne soient pas ma spécialité. Puis, après plus de deux mois de mobilisation, je me suis dit qu’il fallait faire plus. Nous avons bien compris que le peuple souhaite retrouver sa souveraineté, mais pour cela, il faut que chacun puisse donner de lui-même et contribuer avec son savoir faire pour construire l’Algérie de demain. J’ai donc pensé à utiliser la photographie pour essayer de rassembler des personnes autour de projets concrets qui pourrait contribuer à sa façon à donner davantage de visibilité au Hirak. Ma démarche dans le projet que j’ai nommé pour le moment « Les visages du mieux » s’articule autour d’une idée simple et qui j’espère sera efficace. Il s’agit de photographier des anonymes et de leur demander de laisser un message personnel et un contact. Ceci, afin que les personnes qui ont les mêmes centres d’intérêts puissent se contacter, discuter et après, pourquoi pas, travailler autour d’un projet commun. C’est la solution que j’ai trouvé pour sortir les gens de ma région de leur isolement et les pousser à travailler main dans la main.

Liasmine fait partie de ces exemples qui prouvent que chacun de nous, même avec les moyens du bord, peut entreprendre une action pour faire réfléchir et donner l’envie à chacun de faire avancer les choses. C’est l’ensemble d’individualités conjuguées qui fait la force d’une société.

Ouerdia Ousmer

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