Les yeux de Mansour, ou la dégénérescence de l’humanité

Ryad Girod

© Ryad Girod

En abordant le dernier roman de Ryad Girod nous commençons par le rituel, une sorte d’initiation, une prière d’ouverture. Ensuite vient l’histoire, celle que l’on lit, et puis vient le sens de l’histoire, plus profond, qu’il faut aller chercher au fin fond des mots là où tout se condense en une parfaite unité.

Nous ne sommes plus lecteur, ni même personnages, l’auteur nous oblige à un effacement total devant la promesse d’une lecture vertigineuse où tous nos sens seront sollicités.

Les cercles s’entremêlent, la matière n’est plus, et le temps reprend son infinité essentielle, Ryad Girod sait nous détacher du temps pour justement nous permettre de le comprendre, sa logique (élément majeur du récit) est en filigrane tout au long du texte et met subtilement en évidence tout ce qui ne l’est pas, tel un murmure à peine audible, un clin d’oeil furtif, elle est l’élément sur lequel nous procédons en cercles dans ce roman obsédant au charme mystique. L’écriture, d’une époustouflante beauté géométrique, nous fait avancer en cercles, maîtrisée d’un bout à l’autre elle nous fait tourner sur nous-mêmes, puis autour de notre histoire, ensuite de l’Histoire, et de la petite histoire… sans jamais dérailler, la procession de Mansour sur la place Safa est sûre, sereine, il ne pourrait y avoir une autre issue, et pourtant… !

D’un coup tout devient clair, par le prisme des yeux d’Hussein nous comprenons ce que veut nous dire Mansour par son mutisme face à l’extrême. La vie de Mansour (tout comme la nôtre) est comme la dune qui l’a accueilli pendant tant d’années, faite d’une infinité de grains de sable, de minuscules petits riens fragiles, fuyants au moindre souffle, mais malgré cela la dune reste toujours immobile.

Abdelkader (L’émir) se retrouve dans ce roman à sa juste place : maître spirituel de ses troupes (de tout temps), il ne sait comment convaincre mais il sait ce qu’il doit faire, tout comme son descendant : Mansour. Nous comprenons très vite la parallèle entre eux, l’arrière-petit-fils du mystique musulman qui sauva les chrétiens en Syrie se retrouve martyre pour sauver une chrétienne plusieurs années plus tard. Nadine, ce personnage mystérieux dont on crève de percer à jour le mystère.

Le martyre de Mansour nous fait inexorablement penser au martyre de Mansour El Hallaj qui bouscula à jamais l’histoire du soufisme, et la question qu’on se pose après avoir fermé le livre : sommes-nous en train de vivre les prémices d’un changement aussi important que celui survenu après la mort d’El Hallaj ?

Après “Ravissement” où il était question de “Langage” et “La fin qui nous attend” où il abordait la thématique de la “Bonté”, Ryad Girod nous emmène vers un commencement, le mot juste serait Recommencement (éternel me direz-vous) dans son dernier opus qui aborde la thématique de “l'intelligence”. Dans “Les yeux de Mansour” (Ed. Barzakh 2018), qui s’est vu décerner le prix Assia Djebar du meilleur roman en langue française de l’année 2018, nous percevons les prémices de la solution à l’énigme Girod (si tenté qu’elle existe), l’auteur cherche incessamment à trouver ce qui presque génétiquement nous constitue et qu’on devrait développer pour aller mieux, pour progresser vers une meilleure humanité.

Une oeuvre d’une stupéfiante modernité dont on ne se lassera pas de tourner les pages encore et encore.

 

Reslane Lounici

 

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