La rencontre.

Riadh Hadir

© Riadh Hadir

Un couple se rencontre. Dans le secret le plus total, bien entendu. La fille, après une série de précautions impliquant ses deux meilleures amies, un transfert d’appel et une longue préparation en amont visant à expliquer son absence de la maison ce week-end-là, arrive enfin chez le garçon, trop heureuse d’embrasser enfin celui qu’elle aime.

Le garçon, qui a profité d’une excursion familiale au village natal pour organiser ce rendez-vous secret, est seul chez lui. Comme si l’ivresse de l’aventure était insuffisante, il s’est procuré, comble de la transgression, quelques bières pour accompagner le petit encas qu’il se proposait de servir à sa belle. Une légère musique, pas trop forte, pour établir une ambiance discrète et feutrée.

Une fois seuls, les deux amants vivent une poignée d’heures faites éternité où l’amour, les caresses, les baisers, les mots doux, les câlins, les désaccords, les disputes, les projets fous et, assez étonnamment, les silences froids s’enchaînent dans l’urgence, en une sarabande de poncifs passionnels qu’il leur paraît nécessaire de découvrir et d’éprouver avant l’expiration de l’échéance.

Avant même que le soleil n’entame sa course de descente sur l’horizon, la fille s’apprête à repartir. Dents brossées, coiffure rajustée, léger maquillage rafraîchi, sa rencontre avec son beau fait déjà partie du passé. Celui-ci fait disparaître les vestiges de leur courte expédition à huis-clos, craignant qu’un mégot ou un cheveu ne lui fasse encourir la vindicte des parents et, par mimétisme convenu, de toute la maisonnée.

La porte se ferme, la fille trotte dans la rue à la recherche d’un taxi. Rentrer à l’heure, prendre part aux corvées, faire bonne figure, ne pas éveiller les soupçons, tout cela était primordial si elle voulait un jour être en mesure de renouveler l’escapade. Sa famille ne se douterait de rien et ne la punirait pas, lui procurant ainsi un sursis de tranquillité.

En parlant de famille, le garçon, lui, ferait tout ce qui était en son pouvoir pour paraître décontracté au retour de la sienne. Ennuyé devant la télé, il parlerait des interminables parties de FIFA en ligne avec ses copains biélorusses et se plaindrait des restes réchauffés qu’il a pris en guise de repas… Donner l’illusion de passer de mornes journées sans entrain était rassurant pour ses parents. « Au moins, il ne fait pas de bêtises dehors avec des inconnus », disaient-ils souvent.

Faire des « bêtises » dans le secret est le lot de tous les adolescents du monde, copine. Se dissimuler à l’œil scrutateur de ses géniteurs afin de voler quelques minutes d’un plaisir interdit est l’un des aspects formateurs d’une jeunesse solide et riche en expériences. Le souci vois-tu, c’est que les amants discrets de tantôt ne sont pas adolescents. Ils sont tous les deux trentenaires.

L’infantilisation systématique de la progéniture est l’un des piliers de notre société algérienne. Les filles, bien que très tôt responsabilisées et aguerries à la gestion d’un foyer, en souffrent particulièrement, car au regard de la loi de Dieu et des hommes, elles sont éternellement mineures. Il est légal pour les parents d’imposer les mêmes règles à une écolière qu’à une adulte professionnellement active. Il est légal de lui imposer une garde-robe. Il est légal de lui interdire de vivre seule. Il est légal de l’emprisonner dans une codépendance affective et morale pour le reste de ses jours. Il est légal, et même encouragé, de vendre sa tutelle au parti le plus offrant, sans égards pour son potentiel et ses souhaits. Brider la croissance sociale chez les femmes est la prérogative essentielle de la cellule familiale, qui n’a décidément jamais aussi bien porté son nom.

Les garçons, bien que bénéficiaires de certaines largesses juridiques, n’échappent pas pour autant à toutes les entraves à l’épanouissement, sociales soient-elles ou familiales. Célibataire ou marié, quitter la maison familiale à l’âge adulte pour vivre seul est un abominable tabou pour le fils de l’homme qu’est son père, la tendance actuelle à la verticalisation du gourbi et à l’empilement générationnel en faisant foi. On préfèrera se garder les garçons sous le coude, ce sera toujours de la main d’œuvre gratuite en cas de travaux de rénovation de l’aile du patriarche, ou des bénévoles si celui-ci décide de lancer un commerce. De la chair à despote en somme…

« Mais pourquoi ? », demandes-tu. Effectivement copine, pourquoi ? Rabougrir toutes ces générations qui ont la vie devant elles est-il d’une quelconque utilité pour ces patriarches criminels et autocrates ?  Où est l’utilité de mettre au monde des enfants si c’est pour les « bonsaïfier » de la sorte, leur refusant une croissance équilibrée et normale ?

Vois-tu copine, la famille est une notion géographiquement et culturellement fluctuante. Chez nous par exemple, c’est une structure établie par le droit. Coutumier, islamique ou napoléonien, peu importe car le résultat est le même. Le paterfamilias est seul maître à bord de son vaisseau, et il veille au grain. Son vaisseau est toujours le plus grand, le plus beau, et le plus « vertueux ». Et par vertueux, copain, j’entends « obéissant ». Parce que oui, dans cette structure, plus on courbe l’échine devant l’autorité, plus on est récompensé. La désobéissance, la rébellion, le refus d’obtempérer, la pensée individuelle et le libre arbitre sont autant de crimes passibles des pires châtiments, quel que soit l’âge du transgresseur.

Évidemment, la notion de rébellion est relative. Il existe certaines incartades honnies mais tolérées, afin de fournir une illusoire reprise de droits aux infortunées victimes. Des soupapes de sécurité multiformes, tour à tour éclats d’indignation, concessions prétendument cédées à contrecœur, regrets, menaces, réconciliations, toutes les composantes d’une vie familiale et familière à nous tous, vie qui reprendra comme avant dans le train-train de la soumission.

L’endiguement du développement naturel d’un esprit n’est rien d’autre qu’une arme copine. Une arme de destruction massive qui cible les rêves, la pensée, l’avenir. Peu importe l’impact sur toute une génération nourrie à ce râtelier, les autocrates mourront avant, et le déluge emportera le reste. Devant ces attentats contre notre jeunesse, devant ce charnier d’âmes consumées par l’arrogance des maîtres, l’impuissance semble prévaloir. Comment renverser la vapeur ? Comment permettre à tous ces gens en carence de vie de jouir pleinement de leurs existences, sans crainte de représailles ?

Pour répondre à cette question, il faut penser comme l’entité autocrate. À ses yeux, l’individu n’existe pas. Les gens ne sont qu’un amas homogène, prêt à modeler afin d’assouvir ses propres fantasmes absolutistes. La masse est fluide, molle et façonnable. La compagne idéale d’une hiérarchie tyrannique. L’individu est le pire ennemi de la dictature, car il se dresse comme une composante unique et un rouage essentiel de cette « foule » que l’autocrate méprise tant. L’individu est ce buisson vivace et récalcitrant dans un jardin bien tenu mais stérile. Il embête un peu le jardinier qui essaiera quelquefois de l’arracher, mais il ne l’inquiètera jamais vraiment. Qu’arriverait-il au jardin si les buissons se dressaient tous en même temps, comme une seule tige ? Penses-tu que le jardinier serait inquiété ? Il suffit d’un désherbant judicieusement choisi, et l’affaire est faite. Pour les plus impatients et les moins inquiétés par leur voisinage, un petit feu de joie et l’affaire est conclue. Cela fertilisera le sol pour la prochaine plantation de légumes inoffensifs. Mais là où le jardinier ne saura plus où donner de la bêche, ce sera au moment de l’irruption d’une multitude de plants nouveaux. Lesquels désherber ? Lesquels arracher ? Comment distinguer le nuisible de l’inoffensif, l’envahissant de l’anodin ?

La pensée diverse est la kryptonite de l’autocrate, copines et copains. Le groupe est singulier, tandis que les individus sont multiples. Comme tout bon joueur d’échecs qui se respecte, ce bon vieux tyran pensera toujours avoir trois coups d’avance et se comportera continuellement comme tel. Il sacrifiera des pions. Il te laissera gagner du terrain pour mieux éliminer tes pièces maîtresses. Il prédira tes déplacements et ajustera sa stratégie en conséquence. Il part gagnant dans une partie qu’il n’a pas amorcée, parce qu’il pense être mieux organisé, et aussi car il sait que son adversaire joue comme une seule personne, une seule entité à la pensée unique. Bien préparé à certains scénarios de rébellion bien connus des empêcheurs de vivre en rond, il lui est très facile de faire dévier le peloton quand celui-ci ne suit qu’une direction. Il lui suffit, au choix, de dévier ou d’éliminer le chef de file, et le groupe aveugle suivra.

Comme devant tout problème ardu, il faut réfléchir froidement. Comment l’autorité peut-elle gérer et contrôler une foule lorsque celle-ci est insaisissable ? Lorsqu’elle n’obéit plus à aucun schéma connu ? En un mot ; lorsqu’elle est multiple. Pris de court, le joueur d’échecs entame un bluff, se transformant ainsi en joueur de poker. Ce sera la première indication que toi, copine, et toi, copain, avez une chance de remporter la partie.

Si toutes les filles et tous les garçons, trentenaires ou pas, se rencontraient pour renverser l’ordre établi suranné de la cellule familiale sauce DZ, ils seraient tous libres de vivre leurs rêves et leurs passions sans rendre de compte à la hiérarchie du sang. Durant cette longue traversée, chacun d’entre eux devra afficher son individualité, ses réelles ambitions et devra travailler et s’y tenir malgré les pressions. Le pouvoir illusoire du chef de famille s’effondrera alors comme le gourbi vertical en cartes à jouer qu’il est réellement. Plus de contrôle des esprits, plus d’abrutissement massif, plus de chaînes… L’assassin ainsi menacé, commettra des erreurs, se parjurera, paniquera, pour finir par subir une cuisante et triste défaite face à la richesse des individualités de ceux-là mêmes qui furent ses sujets. Il suffit qu’ils se rencontrent.

Non copain, ceci n’est pas un papier politique.

Riadh Hadir

 

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