Ibrahim Yesli, quand beauté rime avec honnêteté.

Ibrahim Yesli

© Medjkane Photography

Ibrahim Yesli est un jeune guitariste et compositeur originaire de Tizi Ouzou. Sa sensibilité, sa sincérité et son éclectisme sont les pierres angulaires d’un univers musical captivant. Il est également l’initiateur des « Jams Session », rendez-vous musicaux réguliers organisés dans la ville de Tizi et ses alentours.

L'artiste s'est confié à nous avec beaucoup de générosité et d'authenticité. 

Ali : Raconte-moi comment s’est faite ta rencontre avec la musique ?

Ibrahim : J’ai commencé la musique très tard. Je ne colle pas réellement aux clichés de l’enfant prodige. Pendant mon enfance et mon adolescence j’étais un peu « out ». J’ai tardé à faire le pas vers la musique, même si c’est quelque chose que j’aimais. Ce n’est que quand j’ai commencé ma vie professionnelle, dans la maintenance d’installations frigorifiques, que j’ai compris que cette vie ne me suffisait pas. J’avais besoin de liberté et c’est ce que l’art m’a offert.

A : Pourquoi as-tu choisi la guitare ?

I : C’est une chose qui est arrivée un peu par hasard. La guitare est un instrument populaire, accessible. Je peux même dire que j’ai découvert la guitare après avoir commencé à en jouer. J’avais 22 ans quand j’ai acheté mon premier instrument. J’ai commencé à fréquenter tous les endroits où je pouvais apprendre : repères d’artistes, maisons de jeunes, associations … c’est devenu addictif, j’en voulais toujours plus. À partir de 2010, j’ai commencé à enseigner et ça m’a boosté. Je me sentais le devoir de parfaire mes connaissances afin d’offrir le meilleur aux apprenants.

A : Quand t’es-tu décidé à composer tes propres pièces ?  

I : J’ai commencé à composer dès que j’ai eu le niveau technique requis. L’émotion prend place là où la technique s’arrête. J’avais beaucoup d’idées, beaucoup de choses à exprimer mais je manquais d’outils pour le faire. Au début, j’étais principalement interprète mais quand j’improvisais, seul ou avec d’autres musiciens, je me sentais moi-même. Vers 2015 j’ai commencé à composer des pièces entières.

A : Le flamenco a été un choix réfléchi ou s’est plutôt imposé comme une évidence ?  

I : C’était un choix spontané.  Même si j’écoute de nombreux styles musicaux, je suis par exemple un très grand fan de blues, au moment d’exprimer mes émotions ce sont les sonorités latines qui prennent le dessus. La mélodie de base d’une composition s’impose au musicien et s’exprime à travers lui, un peu malgré lui. Ce n’est qu’une fois sortie qu’il essaye de la comprendre, de l’habiller et de lui donner la couleur qu’il désire.

A : Des sonorités de blues et de jazz trouvent parfois leur place dans tes compositions. Je pense notamment au morceau « Passion ». Tu pourrais m’en dire plus ?

I : C’est vrai, ce morceau est assez particulier. En vérité, en dehors de l’étiquette de « guitariste flamenco » qui sert à résumer ce que je fais au public, je me laisse une liberté totale. Comme je l’ai dit précédemment, tout est une question d’émotion. Groove ou gammes de blues, j’utilise l’outil musical qui traduit le mieux ce que je ressens, peu importe le style auquel il est emprunté.

A : Qu’est-ce qui fait, selon toi, la beauté d’une composition musicale ?

I : La plupart du temps, je ne me pose pas la question. J’essaye de ne pas m’imposer de limites inutiles lorsque je compose. J’essaye de préserver un principe fondamental qui est l’honnêteté. Pour moi, ce qui est beau c’est ce qui est sincère, qu’on applaudisse ou pas par la suite. La perception du public dépend des particularités de chacun, elle est entièrement subjective.  

A : On confond souvent beauté et esthétique comme si ces deux mots étaient des synonymes. Qu’en penses-tu ?

I : L’esthétique, c’est une autre histoire. C’est une science qui a ses définitions et ses règles. C’est la partie technique du discours autour de la beauté. Celle qui s’intéresse à l’harmonie, à ce qui sonne bien, à ce qui plait au plus grand nombre mais qui n’explique pas pourquoi lorsqu’on entend un air triste, on le ressent comme une étreinte venue de l’autre bout du monde.

A : Depuis le siècle dernier, l’évolution des technologies sonores provoque ou accompagne de grands tournants dans l’histoire de la musique. On pense notamment aux pédales à effet des 60’s ou aux modules électroniques des 80’s. Comment influence-t-elle la créativité musicale aujourd’hui ?

I : Il faut le dire, les nouveaux sons, les nouvelles idées, c’est du côté de la musique électronique qu’on les trouve actuellement. Quand on écoute ce que font les artistes de ce genre musical, on remarque des élans de créativité impressionnants. Certes, la virtuosité et la technicité des interprètes des autres styles ne cessent d’évoluer mais du point de vue de la composition musicale, la musique électronique, grâce à la technologie, explore des contrées jusque là inconnues. Je ne peux que saluer cet effort de renouvellement des codes même si, en tant qu’auditeur, ce n’est pas ma tasse de thé.

A : En plus de ta vie de compositeur-interprète, tu participes à l’organisation de nombreux événements culturels et caritatifs à Tizi Ouzou. Te considères-tu comme un artiste engagé ?

I : Je pense que l’engagement est le propre de tout artiste. L’artiste est tout le temps tenté d’améliorer son environnement. Pour ma part, je me suis lancé dans l’organisation d’évènements car je sentais que Tizi Ouzou, ma ville, manquait de dynamisme. Les « Jam Sessions » et les concerts caritatifs ont été des moyens pour moi d’offrir aux jeunes de ma ville les choses dont j’ai pu manquer et d’aider les personnes qui avaient besoin d’un porte-voix pour défendre leur cause.

A : Tu as participé à la dernière édition du festival Ethno Catalonia à Banyoles en Espagne. Pourrais-tu me raconter cette expérience ?  

I : J’ai participé au festival Ethno Catalonia sur les conseils d’amis qui avaient déjà tenté l’expérience. J’en suis tombé amoureux. Je n’étais pas parti avec l’idée d’exposer ma musique, le principe étant d’interpréter des morceaux de musique traditionnelle du pays que l’on représente. Ce n’est qu’une fois sur place que j’ai pris connaissance de l’existence des individuals concerts qui permettaient de jouer seul ou avec des musiciens des quatre coins du monde dans les rues, les bars et les cafés de Banyoles. C’était une expérience incroyable que je réitèrerais volontiers.

A : Tu partages depuis près de deux ans tes compositions sur YouTube et sur d’autres réseaux sociaux. Pourquoi ce choix ?

I : À vrai dire, mon album est prêt depuis 2016. J’ai fait des économies qui ont servi aux frais d’enregistrement, je l’ai finalisé puis je me suis mis à la recherche d’un éditeur. C’est là que j’ai compris la réalité du terrain. On m’a fermé la porte au nez, on s’est moqué de moi, personne ne m’a pris au sérieux mais je n’ai pas abandonné. Je ne voulais pas que ma musique reste au placard. J’ai donc décidé de la partager gratuitement sur YouTube. Les gens peuvent écouter ce pour quoi j’ai sué pendant des années et c’est déjà ça de gagné !

A : Pour finir, question classique : quels sont tes projets pour l’avenir ?

I : Pour cette année, je me suis inscrit à un festival de musique qui se déroulera au Danemark et je travaille sur mon second album instrumental. Un autre projet me tient à cœur et c’est celui de réaliser un album en hommage à Cheikh El Hasnaoui en collaboration avec différents chanteurs. C’est un artiste que j’admire beaucoup pour son talent de compositeur ainsi que pour le courage qu’il a eu de chanter des choses que personne avant lui n’avait osé chanter. 

À l'heure où les têtes d'affiche essaient d'enchainer les tubes, Ibrahim nous fait redécouvrir la beauté de la musque par sa pluriculturalité. 

Tendez l'oreille car le beau aussi s'écoute. 

Ali Medouni

 

Commentaires

Laisser une réponse