Hania Zazoua, J’écris beaucoup, je mesure mes mots, et j’assume tout ce que je dis.

Hania Zazoua

© Hania Zazoua

Fondatrice de Brokk’art et d’Issue 98, Hania Zazoua est une artiste designer et entrepreneur culturel qui a consacré sa vie à la création artistique et à la promotion des artistes et de l’art en Algérie. Du design d’objets à l’architecture d’intérieur comme passion mais aussi béquille pour financer l’art, l’organisation d’expositions et le conseil média, Princesse Zazou n’a cessé de se diversifier dans le but de faire rayonner à l’international une image positive d’Alger et de l’Algérie.

Elle s’est livrée à nous au sein d’Issue 98, l’incontournable lieu d’Art de la place d’Alger, sur le rôle de l’influencer en général et de l’artiste en particulier dans le mouvement qui anime le pays actuellement. 

Comment as-tu vécu la journée du 22 février ?

Ce jour-là, je faisais partie de celles et ceux qui ne sont pas descendus dans la rue. Je suis restée sur le balcon au 98 rue Didouche Mourad et j’ai vu des scènes auxquelles personne ne croyait la veille. Toutes les tranches de notre société étaient entremêlées dans la rue : Des enfants sur les épaules de leurs parents, des familles entières, hommes, femmes, de tous âges , toutes et tous unis, confiants… j’ai pleuré.

Ce qui m’a frappé par dessus tout c’est l’aspect pacifique, auquel nous nous sommes habitué et auquel nous avons pris goût, mais aussi " la démarche et le pas sûr et confiant " de chacune et de chacun. Une démarche et une confiance qui avaient longtemps quitté l'espace public. Depuis ce jour-là, un nouvel objet a rejoint les marches et a pas mal changé la donne, le téléphone à bout de bras de quasi chaque marcheur. Nous avons assisté à une sorte de miracle, dont nous étions toutes et tous co-auteurs. Depuis ce jour, nous avons conquis l'espace public de plus en plus nombreux, les vendredis et d'autres jours de la semaine,  de plus en plus déterminés à reprendre en main notre destin, nous avions trouvé ensemble l'antidote aux désamours de nous-mêmes, un désamours emprunt de la honte face au silence pesant, face à la peur de parler, de dénoncer, d'oser. Le 22 février la chape de plomb s'est fissurée et le voile sur nous, nos valeurs, notre humour, notre amour les uns pour les autres, notre générosité et notre bienveillance… est tombé et depuis aucun masque n'est admis. Tous autant que nous sommes avec nos riches différences, nos décalages ,nos sexes et nos âges, toutes et tous étions, sommes et serons unis, pour ce pays qui est le notre, ce pays pour lequel nous ne voulons que du bien…

Penses-tu que l’Algérie avait une mauvaise image avant que le mouvement populaire ne commence ?

Longtemps l’Algérie a été victime d’une image terne : manque de sécurité, jeunesse perdue, manque de civisme et d’éducation et j’en passe. Ces clichés ont été essentiellement propagés par les médias au point où on y a tous cru (un peu), il n'y avait plus besoin de médire sur nous, nous nous en chargions, nous étions dans une forme d'auto flagellation. Pourtant, ce n’est pas l’Algérie que nous connaissons, nous, habitants de ce pays.

Beaucoup d'artistes ont tenté d'exprimer cela dans leur pratiques et nous ne sommes pas en reste, une majeure partie de mon travail artistique traite exclusivement de cela, sous un cheval de Troie coloré. Les séries "AUTO PSY d'une Princesse", "Shadi Madi Gali Rassi", "import export", et bien d'autres traitent du problème de mobilité , du délit de faciès, des mouches dans un univers ultra coloré, ces mouches qui annonçaient déjà en 2014 une situation en putréfaction, et l'homme des medias que j'avais personnifié avec le lapin de Carroll Lewis. Tous cela pour dire que nous avons toujours été conscients en interne du décalage entre notre vécu et l'image qu'on se faisait de nous dans le domaine de l'art, la culture et même du tourisme, la sentence ici était la même, si c'est Algérien , cela ne peut pas être bon, fiable, agréable, valable. Cependant, les étrangers qui ont transcendé cette image colportée et qui sont venus en visite en  Algérie via des formules personnalisées hors circuits classiques, qui viennent chez l'habitant et qui sont reçus par des familles sont toujours estomaqués par le décalage avec l'image d'Épinal et la réalité locale.  

C’est en partie pour cela que j’ai créé Issue 98, en me disant que maintenant je pourrais accueillir des gens, artistes et autres, qu’ils puissent être logés au cœur d’Alger, manger algérien, parce que notre manière de recevoir est un maillon crucial de notre culture et  les contaminer de cette énergie qui nous anime tous.

Les marcheurs du 22 ne sont pas nés le 21, ils ont levé le voile, la dalle de verre sur leurs vérité, leur Algérie, leurs expériences, amours, amour propre, dignités, espoirs, conjugués à l'infini des unes et des autres côte à côte dans les rues d'Alger.

En tant qu’artiste quel est ton rôle dans l’engagement citoyen auquel nous assistons ?

Notre jeunesse est très consciente et déborde d’énergie, elle n’est peut-être pas formée à la politique dite « politicienne » mais il ne faut pas oublier que nos têtes pensantes ont été tuées pendant les années 90 et poussées en dehors du pays par la suite. Ce que nous avons aujourd’hui c’est une politique citoyenne sur laquelle il faut capitaliser, car elle est implantée en chacun de nous.

Un élan d’engagement citoyen a touché tout le pays, mais la limite est très frêle entre l’engagement réel et la récupération. Artistiquement je n’ai rien fait jusqu’à présent par conviction purement personnelle, être artiste ne nous donne pas le droit de créer dans l’urgence, je suis autant partie prenante que chaque maillon de ce peuple , j'agis en tant que citoyenne, j'ouvre mes portes le vendredi, comme beaucoup de citoyens et comme le faisaient nos grands mères, mais en tant qu'artiste je prend mon temps.

Avec toutes les initiatives spontanées  et d'une intense pertinence il n'est pas nécessaire de pré-fabriquer des slogans ou des postures. Mais je bouillonne et me laisse porter par cette joie immense d'être Algérienne et cette fierté d'y avoir toujours cru.

Comment vas-tu parler de tout cela ? je vis pleinement ce moment , je le savoure même , j'ouvre mes portes , mon cœur et mes méninges pour l'échange de bonnes ondes, d'idées et réflexions pour une Algérie digne de son peuple, saine, sereine et prospère. Je reprends ma voix et mes plumes , je cogite, je respire, je vibre haut, je vis à fond le moment présent avec toutes et tous, jeunes et moins jeunes, pour une Algérie riche, multiple qui sera, j'en suis sûre une belle terre du vivre ensemble. Nous serons libres, heureux, différents et unis. J’écris beaucoup, je mesure mes mots, et j’assume tout ce que je dis.  

Reslane Lounici

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